Les bons et mauvais arbres : une introduction à la symbolique médiévale du bois

2010
12.07

Enluminure sur l'allégorie de la forêt de Dante

Inspiré d´un article de Michel PASTOUREAU
in L´ARBRE – Histoire naturelle et symbolique du bois et du fruit au Moyen Age
Ed. Cahiers du Léopard D´or – 1993

Le bois représentait la ressource la plus courante au Moyen-Age. Sa facilité à être travaillé et façonné le rendait omniprésent dans la vie médiévale. En conséquence, il est chargé d’un symbolisme riche et varié que ce soit dans son essence, ses métiers ou ses outils.

Les matériaux au Moyen-Age

Aux alentours de l´an mil, les hommes connaissaient trois matériaux :

La pierre
: Robuste, massive, la pierre est l’élément de prédilection pour la construction de forteresses et des cathédrales. Elle nous replonge dans la partie la plus primitive de notre mémoire collective. Mais si la pierre est résistante, elle n’en reste pas moins un minéral brut, arraché aux tréfonds de la Terre.
Le métal
: Symbole du mal, de la douleur. Le métal avilit tout ceux qui l’utilisent directement. C´est surtout le fer qui était considéré comme le plus pervers.
Le bois
: Le bois est un matériau vivant, contrairement à la pierre et au métal. L’arbre a grandi et possède des défauts, ce qui le rapproche de l’homme. Le bois a une prédominance indiscutable dans l’échelle des valeurs médiévales.
Dans la symbolique du Moyen Age, le bois a des effets bénéfiques : le manche de la hache réduit la nocivité du fer de la tête. De la même façon, cette opposition entre métal et bois se retrouve dans celle entre forgeron et charpentier. Le charpentier travaille un matériau noble et pur, le forgeron est une sorte de sorcier vivant dans les feux de l’Enfer (i.e. sa forge). Matériau découle d’ailleurs de materia qui désignait le bois d’œuvre, opposé à lignum, le bois de chauffe.

Les métiers du bois

Le bûcheron est le grand ennemi de la forêt, à la fois bourreau et boucher des arbres. Il est classiquement représenté comme une personne pauvre, voleuse et maraudeuse. De nombreux contes narrent l’histoire de ce bûcheron qui gagne l’estime du Roi par actes de bravoure et le bûcheron n’est donc pas au-delà de toute possibilité d’améliorer son image.
Mais à jamais interdit d’ascension sociale, le charbonnier est un être encore plus honni. A la limite de l´animal, il brûle la forêt là où le bûcheron sue pour y abattre un arbre. On a pu ainsi calculer qu’une fosse charbonnière pouvait détruire jusqu´à 100 hectares de forêt en un mois. Parfois ces deux personnages démoniaques retrouvent le forgeron qui vient chercher de quoi nourrir sa forge. Ces trois corporations avec le meunier (stockeur et affameur) et le boucher (riche et sanguinaire) forment le groupe des cinq métiers les plus craints et les plus honnis dans la culture paysanne médiévale.
Mais il ne faut pas non plus oublier que la paysannerie locale entretenait également des rapports étroits avec la forêt, bien que le développement de notre civilisation rurale se soit faite, ,jusqu’à récemment, au détriment des forêts à travers la pression démographique exercée sur celles-ci. Les droits d’usage permettait d’associer les espaces boisées à l´économie rurale; notamment pour la production de l´indispensable fumure. Les droits d’essartage, d’affouage, de bois mort et de mort-bois, de marronnage, de pâturage et de cueillette inséraient, non sans conflits, la forêt dans les systèmes agraires.

Les « bons » arbres

Des deux essences les plus représentées en France, que sont le chêne et le hêtre, il n’est qu’à voir le nombre impressionnant de toponymes qu’elles ont engendrées pour s’assurer de la large approbation dont elles avaient droit de la part du public. Les chênes (Quercus robur et petrae surtout) est l’arbre gaulois de référence et tout comme le hêtre (Fagus sylvatica), il fournissait une part importante de l’alimentation des animaux.
La châtaignier (Castanea sativa), bien qu’envahissant, avait également la faveur des paysans pour ses fruits si précieux en automne. Mais l’arbre bénéfique par excellence est incontestablement le tilleul (Tilia cordata). Utilisé dans la pharmacopée pour ses vertus sédatives, on le trouve près des hôpitaux et des maladreries. Le miel issu de ses fleurs passe également pour avoir des vertus bénéfiques sur la santé. On le trouve également près des églises et l’on rend la justice sous ses frondaisons, rôle qu’il partage avec le chêne et l’orme (Ulmus campestris). Son bois est également très apprécié des sculpteurs et des boisseliers pour son grain fin et uniforme. Sa réputation perdure comme l’illustre ce conte.
Le frêne (Fraxinus excelsior), arbre adoré des germains est également un arbre apprécié pour la qualité de son bois. Peut-être peut-on voir dans sa réputation de médiateur entre ciel et terre la raison de son utilisation pour la fabrication d’armes (javelots, lances, flèches).
Enfin le bouleau (Betulus alba), arbre blanc, symbolise le bien et est ainsi utilisé dans la fabrication des verges qui servent à flageller les possédés et les délinquants pour en expulser le mal.

Les « mauvais » arbres

L’if (Taxus baccata), arbre que l´on rencontre fréquemment dans les cimetières était facilement associé à la mort dans la symbolique médiévale. Sa toxicité est largement vilipendé par les auteurs de toute époque. Il est néanmoins intéressant de constater que son bois, souple et résistant était employé pour la fabrication d’arcs et de flèches. M. Pastoureau se pose ici la question de savoir si cette utilisation était uniquement la conséquence de ses qualités technologiques ou également de sa réputation morbide et toxique.
Le noyer (Juglans regia) figure aussi au nombre des grands réprouvés essentiellement pour sa capacité à inhiber la flore qui pourrait entrer en compétition avec lui. D’où la fameuse superstition qui incite à ne pas dormir sous un noyer, sous peine de nausées, maux de tête et de risquer d’être visité par le Diable. En revanche, tous les produits du noyer (fruits, bois, écorce, feuilles) sont appréciés à juste titre du monde médiéval.
L’aulne (Alnus glutinosa) est également un arbre craint. Il pousse dans les marigots, ses feuilles restent vertes jusqu’à leur chute et il brûle sans fumée. De plus c’est une essence qui « saigne », son bois jaune devenant rouge lorsqu’il est exposé à l´air. Il n’en faut pas plus pour en faire un arbre diabolique ayant partie liée avec les puissances infernales.

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7 réactions sur “Les bons et mauvais arbres : une introduction à la symbolique médiévale du bois”

  1. krapo dit :

    Bonjour,

    un article fort sympathique, merci d’avoir cité mon blog pour le conte
    ces articles sur le Moyen-Age pourraient t’intéresser :
    http://krapooarboricole.wordpress.com/2010/06/12/illustrations-sylvestres-du-moyen-age/
    http://krapooarboricole.wordpress.com/2009/05/07/le-nom-du-monde-est-foret-limaginaire-de-la-foret-dans-le-lancelot-en-prose/
    http://krapooarboricole.wordpress.com/2009/10/17/le-culte-des-arbres-en-france/

    Je rentre tout juste de voyage, je prendrai le temps de revenir explorer…

    Bonne continuation !

    • Bafouille dit :

      Effectivement. Merci beaucoup pour le lien. J’ai (un peu) parcouru le mur d’images et l’extrait de la tapisserie de Bayeux illustre une scène de chasse. Les cavaliers ne sont pas en harnois et le seigneur tient un faucon sur son bras. Je pinaille un peu mais « chevaliers suivant une meute » me semblait un peu réducteur ;-) La BNF a également mis en ligne une superbe collection d’enluminures, d’images, de manuscrits… : http://gallica.bnf.fr Il faut fouiller un peu mais ça vaut le coup.

  2. sortilège dit :

    Et quand est-il donc des pommiers ? :D
    Sa représentation graphique est précieuse pour celui qui sait lire un dessin (l’arbre hein ? Pas le pommier !).

    • Bafouille dit :

      Et bien le pommier est très paradoxal. D’une part, son nom latin est malus qui peut désigner indifféremment toute chose mauvaise mais c’est la Bible qui y apporte une véritable confusion avec le péché originel (sans jeu de mots ;-) . La pomme a une connotation nettement amoureuse à l’Antiquité et elle constitue comme la rose un cadeau de choix pour l’être aimé. D’un autre côté, elle est aussi un symbole impérial et la Pomme d’Or est une constante dans l’Antiquité et la Pomme de Discorde lancée par Eris fait partie de la légende troyenne. Originaire d’Asie Centrale, le pommier tient une grande place dans l’Occident médiéval car ses fruits se conservent bien durant l’hiver. Pommade est dérivée de pomme car leur richesse en pectines permettait à ce fruit de servir de support à la préparation d’onguents. Pour résumer, la pomme et le pommier étaient tellement utiles que leur dimension biblique est clairement passée au second plan et, globalement, il bénéficiait d’une appréciation positive du monde médiéval. Faut-il voir dans les vertus de cet arbre et de son fruit le fait qu’il ait été traité comme arbre de la connaissance ? Rien n’est moins sur et le monde médiéval utilisait ce symbole avec parcimonie sûrement du fait de sa dualité.
      Par contre, je sèche sur votre allusion à la représentation graphique d’un arbre.

  3. pomme dit :

    ravie de vos divergences sémantiques, mais, quant est-il de la toxicité du noyer?

    • Bafouille dit :

      Bonjour,
      Les noyers secrètent naturellement une substance, le juglon (ou juglone ou nucine), qui possède des propriétés herbicides et insecticides. C’est à la base un mécanisme de défense de l’arbre contre ses concurrents végétaux et ses insectes prédateurs. Une recherche sur internet vous permettra de mieux connaître cette substance qui, à ma connaissance, n’a jamais été mise en cause sur des pathologies humaines.
      Le Noyer noir (Juglans nigra), originaire d’Amérique du Nord, présente les effets les plus sensibles sur son environnement mais tous les arbres de la famille des juglandacées secrète cette molécule qui atteint le sol avec la pluie. Il est d’ailleurs déconseillé d’installer son potager sous un noyer et certains utilisent du purin de feuilles de noyer comme désherbant (je ne saurais en dire l’efficacité). Voici la version traduite de la page anglaise de wikipedia sur cette molécule
      Bien cordialement.

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