
L’agora signifie la place (dans son sens de lieu public) en grec. Elle est un des éléments clés de la démocratie athénienne à l’Antiquité. Il ne faut pas pour autant s’enthousiasmer sur la capacité de l’époque à assurer une véritable démocratie. Les débats étaient sérieusement encadrés et tous les habitants n’avaient pas droit de vote.
Il s’agit toutefois de notre héritage et se pencher deux secondes sur cette forme de gouvernement est loin d’être inintéressant surtout depuis l’apparition d’Internet.
La complexification de nos sociétés et surtout l’impossibilité de communication rapide a forcé à une centralisation du pouvoir. La gouvernance (comme dans la Rome Antique après tout) est assurée par voie représentative. L’agora athénienne était rendue possible par la proximité de tous les administrés puisqu’elle se jouait à l’échelle d’une cité.
Bien évidemment, le jeu politique et l’appétit de pouvoir étaient présents et l’agora cohabite allègrement avec la tyrannie, mot d’origine grecque également.
Pouvoir et contrepouvoir ont été théorisés beaucoup plus récemment mais l’accélération des communications, notamment via internet, ainsi que la transformation du contrepouvoir médiatique en véritable quatrième pilier de la gouvernance force à actualiser le postulat de départ.
Qu’est ce que la représentativité de nos jours ?
Un des grands problèmes de la société française est de ne pas encore s’être débarrassé de schémas surannés comme celui de la lutte des classes. A condition sociale équivalente, la solidarité n’est plus aussi forte qu’au XIXème et début du XXème siècle. Dès lors, le mouvement de masse, bien que toujours irrésistible, a largement vécu.
Il est facile de se rendre compte que nous sommes actuellement dans un schéma de lobbies même si ce mot a une connotation quelque peu corporatiste, voire péjorative, dans la langue de Molière. Concrètement, cela signifie que des groupes de personnes aux intérêts communs cherchent à faire valoir leur position auprès des décideurs. Quels sont leurs moyens ? La corruption est souvent celui qui vient le premier à l’esprit (d’autres pourraient l’appeler convivialité tellement la frontière est ténue). C’est une réalité inhérente à la nature humaine et elle n’est pas négligeable bien que totalement protéiforme.
Pourtant je pense qu’elle a vécu ses meilleures heures depuis l’apparition de l’opinion publique. Merveilleuse invention que cette chose là. Elle a mille prophètes et autant de religions. Elle a amené une gouvernance du court-terme, redoutable quand elle occulte le long terme.
Internet, outil de nouveaux contrepouvoirs
Grâce aux médias, il ne suffit plus aujourd’hui d’être nombreux pour être audible. C’est une considérable avancée pour prendre en compte des questions essentielles mais marginales en terme de personnes concernées. C’est une catastrophe quand cela se réduit à des réponses au coup par coup sans vision d’avenir.
Cela pose aussi un autre problème de fond : les journalistes ne sont jamais soumis au suffrage universel et constituent sûrement la corporation la plus puissante de France loin devant d’autres professions, pourtant mieux structurées, mais avec beaucoup moins d’influence en dehors de leurs compétences. Il ne s’agit pas de jeter le bébé avec l’eau du bain mais de regarder avec objectivité la place que les médias ont pris en tant que prescripteurs d’opinion.
Est-ce qu’Internet peut contribuer à un meilleur équilibre des pouvoirs ? Oui à mon sens, à condition que cela rentre dans un schéma structuré. Le besoin de démocratie participative est fort de nos jours mais il s’agit surtout d’une volonté de critiquer et non pas de construire. Internet est d’abord utilisé pour se rapprocher de communautés de pensée. Amusez-vous à comptabiliser le temps passé à lire des pages qui se rapprochent de vos idées par rapport aux textes qui vous dérangent, voire vous opposent. Je l’ai fait et j’ai été sidéré de l’importance de l’écart.
Internet peut autant être un outil de fermeture et de repli identitaire (mais pas forcément en lien avec la religion, la nationalité…) qu’un outil d’ouverture et d’apprentissage.
Une proposition parmi tant d’autres…
Internet n’est bien qu’un outil et je pense (espère ?) que l’éducation à son utilisation sera de plus en plus performante. Il peut même devenir le support d’une nouvelle agora si l’on s’en donne la peine. Par exemple, beaucoup pensent que le référendum d’initiative populaire est une bonne chose.
Il l’est assurément s’il n’est pas dicté par une réaction à une actualité brûlante. Il est donc essentiel de prendre le temps de la réflexion avant l’action et surtout la réaction.
La France s’est dotée d’une structure très intéressante et à mon sens largement sous-employée : la commission nationale du débat public. Elle peut être, je pense, l’organe permettant de prendre le temps de décider.
Ainsi, on peut imaginer un système à trois étages :
- Une personne ou un groupe soumet la nécessité d’un débat sur une question donnée (le champ peut être très vaste !). Cette proposition est soumise au vote.
- Si elle recueille suffisamment de voix, elle déclenche un débat public sur le sujet. Ce débat est mené sur internet comme sur le terrain. Il faudra certainement imaginer des seuils différents selon la portée de la question.
- A la conclusion du débat public, une synthèse est soumise à l’approbation. Si celle-ci est positive avec un seuil évidemment bien supérieur au précédent, elle peut aboutir à un référendum d’initiative populaire si la réponse est d’ordre législatif.
Ce schéma sous-entend des professionnels du débat public pour structurer ce nouveau contre-pouvoir qui sera bien évidemment arbitré par les quatre pouvoirs (qui peut encore croire que les médias sont encore seulement un contre-pouvoir ?). Il peut permettre d’éviter un schéma de lobby à l’anglo-saxonne en ramenant une notion minimale de majorité pour être activé. Il permet enfin d’éviter des procédures lourdes de concertation imposées par la loi alors que les populations concernées n’en sont pas demanderesses et permet de se donner le temps du dialogue et de la réflexion et, a contrario, un débat même lorsqu’il n’est pas prévu dans les procédures.
Ainsi, les pavés de l’agora du XXIème siècle seront plutôt de cuivre et de verre que de pierre.
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