
Entérinée en grandes pompes lors de la dernière réforme de la politique agricole commune, la fin des quotas semble stigmatiser la colère paysanne alors que la crise que connaissent les éleveurs est d’abord la résultante de l’arrêt de l’intervention européenne dans la gestion des marchés.
L’impossible adéquation entre offre et demande
La production laitière a été plutôt mouvementée ces trois dernières années. Un peu d’histoire pour mieux comprendre :
- 2007 : Une sécheresse persistante en Australie et Nouvelle-Zélande, traditionnellement gros pourvoyeurs du (faible) marché mondial laitier, provoque une baisse importante de la production. Dans le même temps, l’Inde et la Chine, dopée par une croissance soutenue (eh, ce n’était pas encore la crise !), augmentent leurs achats. Rajoutons une pincée de report spéculatif sur les marchés agroalimentaires du fait de l’envolée du pétrole et nous obtenons une hausse sans précédent des produits laitiers dits « industriels » (beurre vrac, poudre de lait, lactosérum).
- 2008 : L’accord français, avec un lissage entre l’évolution des marchés laitiers et la répercussion sur le prix à la production commence à s’appliquer en fin d’année. Dans le même temps, les marchés se sont retournés et les entreprises renâclent car l’Union Européenne n’intervient quasiment plus pour limiter la baisse des produits industriels. Sous la pression des producteurs mobilisés par la FNSEA, ils finissent par céder jusqu’à la fin de campagne laitière, soit le 31 mars 2009.
- 2009 : Les marchés des produits industriels sont définitivement dégradés et l’équation de la valeur ajoutée se complique selon les fabrications de chaque entreprise. La Commission Européenne confirme les choix très libéraux de la politique agricole commune.
Mais que s’est-il passé, bon’dla ?
Les éleveurs laitiers se trouvent brutalement confrontés à quelque chose dont ils n’avaient plus l’habitude : la volatilité des marchés. Pour faire simple :
- 50% du lait français sert à fabriquer les fromages, yaourts et autres produits laitiers que le Français consomme,
- 20% du lait français sert à fabriquer les mêmes choses, mais vendues ailleurs en Europe,
- 30% du lait français est transformé en produits de masse comme la poudre de lait ou le beurre en vrac.
Les 30% destinés aux produits industriels sont sur des marchés très volatils, dictés par une très faible quantité de lait (moins de 7% du lait européen) échangée sur le marché mondial. Les cours ont ainsi varié d’un facteur de 1 à 6 ces trois dernières années.
Depuis 1957, début de la PAC, l’Union Européenne activait un filet de sécurité (intervention et restitutions) lorsque les cours des produits industriels descendait trop bas. Conclusion :
- si les cours était haut, les industriels empochaient les bénéfices et, éventuellement, en répercutait une partie sur le prix du lait payé au producteur (ça n’a pas toujours coulé de source !),
- si les cours étaient bas, le contribuable européen finançait le filet de sécurité.
C’est ce qui a conduit aux fameuses « montagnes » de beurre du début des années 80. Il fallait donc enrayer la spirale infernale de la dépense publique. La solution : les quotas laitiers mis en place en 1984 et basés sur la production historique des éleveurs. S’en est suivi la création de toute une administration destinée à les gérer avec des visions fort différentes en Europe : droit à produire non marchand en France, capital négociable dans les pays Anglo-saxons.
Avec l’arrivée des PECO dans l’UE, les visions des quotas laitiers devenaient bien trop divergentes pour que ceux-ci y survivent. Le bilan de santé de la PAC en 2003 les a logiquement condamnés pour 2014. Leur disparition a d’ailleurs été voté à l’unanimité.
Parallèlement et OMC oblige, l’Union Européenne démantèle peu à peu les dispositifs de régulation des marchés de la PAC (les Américains, plus finauds, n’en font rien). En 2003 itou, la Commission Européenne a sonné le glas de son action sur les marchés laitiers avec une disparition progressive de 2004 à 2006. A la place apparaît une aide directe aux éleveurs laitiers, maintenant incluse dans le droit à paiement unique. L’UE continue de pratiquer l’intervention sur la poudre de lait mais à des niveaux de prix si bas qu’elle était persuadée qu’elle n’aurait pas à le faire quand ils ont été fixés en 2003. La conjoncture est pourtant tellement mauvaise, que la Commission a du se résoudre à la mettre en œuvre.
La boucle est bouclée :
- L’énorme volatilité qu’ont connu les marchés des produits industriels n’est plus compensée par l’Union Européenne,
- Les quotas sont voués à disparaître. Ils n’ont de toute façon jamais eu la flexibilité suffisante pour s’adapter aux fluctuations de prix de marchés non régulés,
- La disparition des outils de régulation a été dans un premier temps indolore pour la filière laitière car les marchés étaient bons,
- Maintenant que les marchés sont mauvais, les entreprises dont les fabrications sont essentiellement constituées de produits industriels sont particulièrement vulnérables et appliquent une politique du moins-disant sur le prix du lait à la production. Les entreprises mieux positionnées s’alignent bien évidemment sur ce prix.
Pourtant les éleveurs français, en se mobilisant encore une fois au printemps à l’appel de FNSEA, ont obtenu le meilleur prix européen (à l’exception de la Finlande dont la production est anecdotique). Avec 280 €/1000 L en France, 220 €/1000 L en Allemagne et 180 €/1000 L en Belgique, les conséquences sont inévitables : non content de mévendre les produits industriels, la France perd des parts de marché sur les produits de grande consommation (fromages, yaourts…). Sur les 4 premiers mois de 2009, le solde du commerce extérieur « produits laitiers » est en baisse de 3,4%. Quand on sait qu’une variation de 1% en volume peut entraîner une variation de 4 à 5% sur le prix, les conséquences sont redoutables.
A cela s’ajoute l’inexpérience des laitiers face à des variations brutales du prix du lait. Au-delà du péril économique dans lequel se trouve les exploitations laitières française s’ajoute une désespérance des éleveurs du fait du manque de perspectives. C’est sur ce terrain que germe l’idée d’une grève du lait. L’idée peut sembler séduisante mais l’économie laitière actuelle semble bien incapable de servir un prix plus élevé aux producteurs.
La piste pour assurer un revenu et la pérennité des exploitations est bien plutôt du côté des charges. Celles-ci faiblissent mollement après une brusque flambée fin 2007, largement liée au pétrole. Si ce dernier a baissé depuis, ce n’est pas vraiment le cas des charges en élevage laitier. La FNSEA demande ainsi des mesures fortes en faveur de la trésorerie et de la réduction des charges. Pas seulement pour le lait d’ailleurs, mais également pour le porc, la viande bovine, les fruits et légumes… Malheureusement, il n’y a guère de productions agricoles épargnées par les contrecoups de la crise mondiale.
L’alimentation est-elle une marchandise ?
Est-ce que tout cela aurait pu être évité dans le lait ? Oui, pour partie. Les décisions européennes auraient certainement pu (du ?) être anticipées depuis plus de 10 ans mais l’immobilisme (faut-il dire la rente ?) des entreprises reste surprenant.
La vocation des quotas n’a jamais été l’adéquation de l’offre et de la demande, essentielle à la gestion d’un niveau de prix, mais n’a répondu qu’à des impératifs de limitation des dépenses publiques. La Commission Européenne, très libérale, mise sur une concurrence exacerbée pour stimuler la compétitivité et baisser le prix. Cela signifie également une concentration accrue de la production laitière, en totale opposition avec une vision multifonctionnelle de l’agriculture.
Les responsables politiques français manient d’ailleurs avec brio la langue de bois en la matière. Ils votent des deux mains les propositions de la Commission Européenne et, revenant au pays, dénoncent cette affreuse bureaucratie européenne qui dépeuple les campagnes et exploite les agriculteurs.
Encore une fois se pose la question, avec toujours plus d’acuité, de la place de l’alimentation dans nos sociétés consuméristes. Enjeu majeur de l’après-guerre, l’autosuffisance est aujourd’hui reléguée loin derrière le capitalisme mondial. Fut un temps, et sont encore des lieux, où l’agriculture vivrière fut/est une réalité incontournable. On a beau savoir qu’il faut manger, on oublie de plus en plus souvent que cela ne peut pas toujours s’acheter.
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