Les gardiens de la forêt : de l’animisme à l’écologisme

2010
16.07

Keepers of the forets (Lucie Desrosiers)
Il y a un peu plus de 5000 ans, la civilisation indo-européenne a choisi de vénérer la verticalité au travers de l’arbre. Nos sociétés occidentales sont encore largement influencées par la classification verticale des animés et des inanimés. Cette petite introduction nous ramène tout naturellement aux arbres. Comme nous l’avons vu dans une autre partie, la forêt peut être considérée comme un lieu différent, à la fois ni bon ni mauvais. Un lieu qui exacerbe les perceptions et l’esprit de l’homme en l’isolant et en l’obligeant à se confronter à lui-même. Dans l’imaginaire de l’homme, un tel pouvoir ne peut se passer de gardiens. Ainsi au cours des siècles, l’arbre et la forêt ont été le creuset de religions, de croyances et de convictions. Petit tour d’horizon des gardiens de la forêt qui nous mènera de l’animisme à l’écologisme.

De l’arbre sacré au pilier moderne

Yggdrasill - L'arbre monde scandinave supportant les neuf royaumes

Yggdrasill - L'arbre monde scandinave supportant les neuf royaumes

Scandinaves , germains, grecs, hittites, tous avaient en commun la vénération de lieux forestiers où ils estimaient que se focalisaient la puissance divine. Animistes ou paganistes, ils vénéraient la vitalité, la croissance et l’apparente éternité d’arbres vénérables. Ce n’étaient pas des divinités en tant que telles mais plutôt des médiateurs entre le monde physique et le monde spirituel, entre la terre et le ciel. L’arbre de vie (Yggdrasill chez les germains) est d’ailleurs une croyance qui a occupé une place centrale dans de nombreuses civilisations indo-européennes. Les arbres et les bosquets sacrés sont ainsi les gardiens des lieux matériels où se manifeste la plus grande proximité avec la terre mère, la mater.

Une dryadeBien avant les religions du Livre, la symbolique de l’arbre sacré avait depuis longtemps quitté la forêt pour devenir pilier dans les temples de l’Antiquité, à commencer par les Mycéniens qui organisait une véritable cérémonie pour faire entrer l’âme d’un arbre dans un pilier. La cérémonie s’est perdue mais pas le symbolisme et le pilier a toujours eu une fonction spirituelle en plus de sa fonction architecturale. Yakiz et Boam, les deux piliers du Temple de Salomon à Jérusalem n’avaient même pas ce dernier rôle. En revanche, on peut réellement les considérer comme les « gardiens du temple ».

Plus laïcs, les révolutionnaires français plantait des arbres de la liberté et, plus généralement, c’est une coutume répandue que de planter un arbre pour célébrer un évènement et qui en sera le gardien de la mémoire.

Les gardiens de la forêt fantastique

Les lutins dans les frondaisons des arbres (Princesse Mononoké)

Les lutins dans les frondaisons des arbres (Princesse Mononoké)

La littérature fantastique moderne reprend largement à son compte la symbolique de la forêt et de l’arbre. Le bosquet sacré de l’île de Roke (Terremer, Ursula Le Guin), Aldhéorte (La ligue du parchemin, Tad Williams), l’arbre de douleur du Gritche (les Cantos d’Hypérion, Dan Simmons), le Roi de Bruyère (le Royaume d’Epine et d’Os, Greg Keyes) et tant d’autres sont autant de lieux propices à une action extraordinaire, ne serait-ce que spirituelle.

Le Château dans le ciel de Miyazaki

Le Château dans le ciel de Miyazaki

Les plus emblématiques représentations sont sans doute les Ents et la forêt de Fanghorn dans le Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien. Arbres doués de parole et de mobilité, les ents sont les gardiens de la forêt. Il est intéressant de noter que Tolkien précise que « cela prend beaucoup de temps de dire quelque chose en vieil entique« , chose finalement logique car la forêt évolue sur un pas de temps bien différent de celui de l’homme.

Le cinéma n’est pas en reste et l’arbre de vie est magnifiquement illustré dans Princesse Mononoké ou encore le Château dans le ciel de Miyazaki, qui démontre par la même occasion que la symbolique de l’arbre n’est pas spécifique aux cultures indo-européennes.

De l’écosystème forestier aux sociétés occidentales

Mais l’empreinte symbolique des gardiens de la forêt s’étend bien au-delà de la sphère artistique dans nos sociétés. La verticalité est à la base même de la hiérarchie sociale. Nos critères d’appréciation d’un arbre se retrouve ainsi dans nos critères d’appréciation des autres. Nous aimons les gens droits, au propre comme au figuré. Nous sommes impressionnés par un corps bien charpenté, sans parler de nos vieilles souches plus que vivaces. Les rapports écologiques qui organisent la forêt ne sont pas non plus sans rappeler les rapports sociaux dans nos sociétés. Celui qui domine est forcément perçu comme étant en haut et gravir la canopée de la société, c’est accéder au statut de puissant et de respecté. C’est ignorer la concurrence d’une piétaille insignifiante qui essaie de s’en sortir vaille que vaille. Une autre comparaison est possible. La base de l’arbre (racines) travaille à extraire les matériaux bruts, qu’elle transmet ensuite à la cime (houppier) pour être raffinés. La métaphore ne s’arrête pas là. Tout comme les sociétés humaines qui se stratifie en couches de pouvoir, un arbre décapité reformera une nouvelle cime lorsqu’on l’étête et un arbre arrivé à maturité s’effondrera puis un autre prendra sa place.

Militant écologiste installé dans un arbre d'une forêt primaire d'Oregon

Militant écologiste installé dans un arbre d'une forêt primaire d'Oregon (Photo : Christopher La Marca)

Avec le vent en poupe actuellement, l’écologisme moderne a beaucoup emprunté aux gardiens de la forêt. Il utilise lui aussi des symboles forts pour convaincre : le panda, la baleine, l’ours, le loup, etc. Autant d’animaux emblématiques qui, s’ils ont certes de l’importance dans leur écosystème, sont beaucoup moins utiles que les multitudes de microorganismes et d’insectes. L’émotion écologique a toutefois peu de rapport avec l’efficience réelle d’un maillon de la biocénose.

Revenons à nos gardiens de la forêt. S’enchaîner à un arbre a été un symbole fort des luttes écologistes de la fin du XXème siècle. L’écologisme, dans sa partie instinctive fruit d’une poésie plaisamment nostalgique, sacralise la nature par opposition à la froide mais omniprésente efficacité économique et peut même aller jusqu’à nier l’objectivité scientifique (trop rare au demeurant). Cet écologisme  se croit volontiers social, estimant viscéralement qu’un « accord avec la nature » est la solution à tous les maux des sociétés modernes et que chacun pourra y trouver réponse à ses besoins. Tout cela part du prédicat courant car inhérent à la nature humaine que si tout ne va pas bien aujourd’hui, cela n’était pas vrai hier. Malheureusement, n’importe quel historien démontrera aisément que chaque époque a connu ses tourmentes et n’importe quel psychologue pourra témoigner de la capacité de l’homme à oublier la réalité objective du passé (mais pas forcément à en subir les conséquences).

D’une part nous sommes déjà trop nombreux pour pouvoir survivre longtemps sans détourner à notre profit les cycles naturels et d’autre part, il n’y a aucune raison objective pour que l’évolution ait produit les plus efficaces des mécanismes sans que l’intelligence humaine ne puisse les améliorer. A contrario, l’inverse n’est pas plus évident.

Cela ramène à des considérations qui confinent à une dichotomie profonde des individus entre créationnistes et évolutionnistes. Ce débat n’est pas objectivé en France, pays des « Lumières ». Il l’est dans de nombreux pays et parfois violemment comme aux Etats-Unis. Lorsque le croire devient savoir, les intégrismes ne sont jamais loin et ils sont malheureusement beaucoup plus nombreux qu’on ne le pense de prime abord.

Pour conclure, notons que les passerelles entre les dogmes religieux animistes et certains dogmes écologistes modernes sont évidentes. Une approche sensible de l’univers a certes un intérêt certain car tout ne peut pas se traduire en valeurs discriminées. Mais tout comme la seule approche financière, elle restera incomplète, voire idéaliste, si elle n’est pas pondérée par la prise en compte des réalités économiques et sociales, autres piliers du développement durable.

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3 réactions sur “Les gardiens de la forêt : de l’animisme à l’écologisme”

  1. Galimba dit :

    Résumer l’animisme et la volonté de s’améliorer à travers la nature à de l’émotionnel est très réducteur. Nous sommes à l’époque ou le polythéisme et le monothéisme peuvent, je dis bien peuvent, se réconcilier. Connaissant l’homme ce n’est pas gagné. La réalité économique dépend entièrement de la Terre, et c’est ce qui nous rattrape, car l’économie c’est le système d’échange d’énergie entre les individus. Si le fruit de l’économie, autrement dit l’argent produit à partir de ce qui est retiré à la Terre pour son propre compte, est bloqué temporairement de quelque façon que ce soit, alors nous créons une dépression dans l’équilibre global, à l’inverse de l’arbre. La nature est un modèle dans ce sens ou ce qui est pris est rendu, transformé à travers ce que la nature, la vie fait de nous. Comment pouvez vous parler de passé alors que des sociétés, rares certes, des ethnies fonctionnent encore différemment de ce que nous sommes devenus? Ce que nous étions tous? Il va sans dire que la vie reste la vie et un chemin pour chacun avec son lot d’apprentissage, d’ailleurs écologie ne veut rien dire, la nature est là avant nous elle nous porte et nous reprend, c’est cela la réalité, la vraie, celle qui donne du sens à la création, à notre vie. En clair, votre article est fade, et plus un fruit de l’intellect absorbé dans une réalité passagère qui face aux lois de l’univers est un peu comme un feu de paille qui passe et s’éteindra aussi vite qu’il est venu. Car oui, la nature est bien gardé. C’est à dire que nous sommes bien gardé. Car nous sommes aussi la nature. Et son fruit est la vérité. C’est à dire pas une révélation, mais ce qui demeure sans mensonge.

    • Bafouille dit :

      Bonjour,
      Cet article traite justement des relations symboliques que l’Homme entretient avec l’arbre et la forêt résumées sous le vocable de « gardiens de la forêt ». Il n’y a pas à mon sens d’échelle de valeur entre la foi animiste et la conviction écologiste. Mon propos ne vise qu’à mettre en avant certaines structures communes dans leur approche sensible de l’Univers. La typologie des convictions entre la religion (animiste ou autre) et l’écologisme se recoupent mais ne se superposent pas. La conclusion élargit d’ailleurs ce focus « émotionnel » en reprenant la nécessité d’une approche globale et intégrée de notre environnement pour que l’humanité puisse durablement prospérer au sein les différents écosystèmes terrestres.
      Il s’agit bien d’une réflexion personnelle que je vous remercie d’avoir pris le temps de lire. Je ne sais pas si elle est fade mais je suis raisonnablement certain que vous êtes en désaccord ce qui est parfaitement votre droit !
      L’article des « écosystèmes aux écosociétés » est le développement des dangers du manichéisme actuel entre économie et environnement.

  2. Galimba dit :

    La relation de l’homme à la nature ne peut pas être conceptuelle, mais le fruit d’une expérience directe, voila ou le bat blesse, comme parler d’architecture sans tenir compte de la maçonnerie.

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