D’une excellente chanson de Fernandel, on se souviendra toujours du refrain :
On m’appelle Simplet, l’innocent du village,
Doux comme un agnelet, je mène la vie d’un sage,
Chantant, gaiement, moi je vis de l’air du temps,
Je dois tout ca, aux conseils de mon papa !
Je garde son secret, c’est mon seul héritage,
Mon bonheur est complet, on m’appelle Simplet…
Voilà bien une doctrine que beaucoup feraient coller sans trop de problèmes à la profession agricole. Certes, tout comme « papa », les paysans s’invitent encore de temps en temps dans les centre-villes mais rien de bien nouveau sous le soleil de France jusque-ici.
Bon sens ou politique, il faut choisir
Mais quel est donc ce paysan auquel Fernandel aurait pu faire allusion ? A celui qui regardait la lune pour savoir quand viendrait le bon moment de semer ? A celui qui en 1789 brandissait une fourche républicaine (ou royaliste) à la Révolution (qui fut finalement plus urbaine que rurale d’ailleurs) ? A celui qui n’a d’autre ambition que de nourrir sa famille ?
On oublie trop souvent qu’avant de pouvoir se poser de grandes questions, il faut avoir répondu à d’autres aussi insignifiantes que se nourrir, se vêtir ou se loger. Le propre de l’Homme est de vouloir organiser la vie des autres quand la sienne est assurée mais aussi de bouleverser celle des autres quand la sienne est menacée.
Le corporatisme en dépit du bons sens
Mais de quoi se nourrit le mouvement de certains producteurs de lait ? L’Apli, la Coordination Rurale, auparavant dans les céréales, maintenant dans le lait, trouve son fondement dans le refus des faits au profit d’un idéal illusoire. Pascal Massol, président de l’Apli, répétait à l’envie au mois de septembre :
J’appelle à l’ouverture des vannes, dès la traite de ce soir, jeudi 10 septembre 2009 !
Ce mouvement de protestation Européenne est une première d’autant qu’il est initié par des paysans !
Nous sommes en train de construire l’Europe…
Du mouvement européen, on retiendra surtout une baisse de 7% de la collecte française sur les semaines de « grève du lait » et un frémissement allemand après un fort mouvement en 2008, pas plus européen que celui de 2009. Est-ce à dire que l’Apli et la Coordination Rurale (ayant également appelé à la cessation des livraisons de lait au travers de sa branche spécialisée, l’OPL) pratiquent la méthode Coué ou que le Simplet de Fernandel n’avait rien compris ?
De la Coordination Rurale à l’Apli
En 1991, la Coordination Rurale s’est voulue un mouvement « trans-syndical » pour refuser la réforme de la Pac que la FNSEA s’efforçait d’amender dans la plus pure exception syndicale française. Résultat : quelques avancées pour le syndicalisme majoritaire, certainement insuffisantes par rapport aux exigences du moment des agriculteurs, un échec pour la Coordination Rurale. Échec sur le plan national car dans quelques départements, surtout à vocation céréalière, elle a su fédérer les mécontentements et mettre à bas le syndicalisme majoritaire en s’appuyant notamment sur la moribonde FFA. Transformée en syndicat agricole en 1994, la Coordination Rurale peine à trouver sa place et son champ d’action se réduit dans son aire historique des grandes cultures et des agronomes libéraux.
Pour faire simple : en 1991, les meilleurs des cultivateurs craignaient pour leur avenir, ils ont fondé la Coordination en absorbant au fil des années, politiquement et foncièrement, ceux qui étaient plus faibles. Fin 2008, les meilleurs des éleveurs laitiers craignent pour leur avenir et reprennent le même schéma que 1991.
Mais comment un tel mouvement, digne de Chronos, peut-il se perpétuer ?
L’organisation des producteurs de lait (OPL) affiliée à la Coordination Rurale n’a jamais vraiment trouvé sa place dans l’élevage. Il lui est donné une nouvelle chance avec l’émergence du mouvement apliste : son président Pascal Massol, candidat sur liste Coordination Rurale dans l’Aveyron, ex-inséminateur et président de l’Upra Prim’Holstein, a su exploiter les syndicats de race pour diffuser un message de révolte.
Révolte contre quoi ? Militant officiellement pour un prix du lait « rémunérateur » à 400 €/1000 L, le mouvement multiplie les attaques contre le syndicalisme majoritaire qui est particulièrement vulnérable pour deux raisons :
- l’élevage, de par les choix politiques de l’époque, avaient été épargné (mais aussi moins soutenu) par la réforme de 1992 et, ainsi, n’avait guère laissé de prise à la Coordination Rurale. Les postures d’opposition pures et dures sont donc nouvelles et crédibles car pas encore stériles;
- la solidarité entre éleveurs n’est pas un vain mot et les rumeurs vont bon train, surtout lorsqu’il s’agit de stigmatiser, paradoxe de la lingua franca, le professionnalisme des responsables professionnels.
L’apli vers soi et vice versa
Dès lors le terrain est ouvert à l’individualisme en élevage. Exploitant les nombreuses erreurs de communication du syndicalisme majoritaire, l’Apli et la Coordination Rurale réussissent ce que la Confédération Paysanne avait vainement tenté. Là où la Conf’ avait cherché à fédérer autour d’une vision agricole basée sur le social plutôt que sur l’économie, les autres utilisent de vieilles recettes visant à semer le doute sur la compétence et les objectifs des « dirigeants ». Menant la jacquerie contre une intelligentsia imaginaire, l’Apli et la Coordination Rurale ne présente pourtant que des revendications démagogiques mais terriblement attractives pour des éleveurs en manque de perspectives.
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